Vincent Luis : « Il faut savoir sur quel cheval on mise »

Hambourg, ALLEMAGNE - 5 septembre 2020 : Vincent Luis décroche son deuxième titre mondial consécutif lors des Championnats du monde de triathlon 2020.
Hambourg, ALLEMAGNE - 5 septembre 2020 : Vincent Luis décroche son deuxième titre mondial consécutif lors des Championnats du monde de triathlon 2020.

Le double champion du monde de triathlon Vincent Luis s’est confié à Tokyo 2020 sur les Jeux, sa nouvelle vie, son nouveau statut et Alistair Brownlee. 

Avant d’aller aux Jeux de Rio 2016, Vincent Luis ne comptait qu’une victoire sur le circuit international individuel. Aujourd’hui, à six mois des JO de Tokyo 2020, Vincent Luis est double champion du monde individuel (2019, 2020), numéro 1 mondial, vainqueur de cinq étapes de World Triathlon Series et triple champion du monde de triathlon en relais mixte (2015, 2018, 2019).

À 31 ans, le triathlète français n’a plus rien à prouver et ira chercher le seul titre qui manque à son palmarès cet été, aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020. Ce seront ses troisièmes JO, après Londres 2012 (11e) et Rio 2016 (7e) mais pour Vincent Luis, tout a changé. Dans la tête, d’abord.

« J’ai moins de pression qu’avant. […] En ayant fait deux fois les JO, je me suis rendu compte que c’est un triathlon comme les autres. On nage, on pédale et on court contre les mêmes mecs », explique Vincent Luis dans une interview exclusive avec Tokyo 2020.

Son entraînement a également radicalement changé. Depuis 2013, Vincent Luis s’entraînait à Reims, entouré de spécialistes de natation, de vélo et de course à pied. Mais en 2018, après avoir failli « arrêter le triathlon » et avide de nouvelles expériences, il a tout quitté pour rejoindre le groupe d’entraînement nomade de Joel Filiol aux États-Unis où certains des meilleurs triathlètes du monde comme l’Espagnol Mario Mola, triple champion du monde, s’entraîne. Depuis lors, il a remporté deux titres de champion du monde individuels, dont le dernier en septembre 2020 lors de la WTS de Hambourg. Pour Tokyo 2020, il dévoile les origines de sa décision et explique comment son approche du triathlon a évolué pour arriver dans la peau d’un athlète plus mature aux prochains Jeux Olympiques.

Le numéro 1 mondial est aujourd’hui l’un des grands favoris au titre olympique à Tokyo 2020 et l’un de ses adversaires principaux devrait être le double champion olympique en titre, le Britannique Alistair Brownlee. Vincent Luis explique comment le retour d’Alistair au plus haut niveau pourrait lui être bénéfique dans sa quête de médaille olympique.

Il revient également sur sa grande déception à Rio 2016, où après les épreuves de natation et de vélo passées en tête de la course, il a décidé de suivre les pas des frères Brownlee avant de se faire lâcher et oublier ses espoirs de médaille.

Enfin, Vincent Luis vous en dit plus sur la suite qu’il veut donner à sa carrière.

Tokyo 2020 : Six semaines avant votre titre au Championnat du monde 2020 à Hambourg, vous ne saviez pas encore si cette épreuve était maintenue. Comment avez-vous géré cette période ?

Vincent Luis : Quand on est sorti du confinement, j’ai remis un peu d’intensité dans l’entraînement. Je m’étais dit que si des compétitions arrivaient, ce serait de septembre à novembre. Mon plan était donc d’être fort début septembre jusqu’à fin novembre. J’ai rejoint quelques gars de mon groupe d’entraînement à Font-Romeu fin août, on a beaucoup travaillé et c’est là-bas que l’on a appris qu’Hambourg allait être les Mondiaux, six semaines avant la compétition.

Justement, pouvez-vous nous en dire plus sur le groupe d’entraînement que vous avez rejoint ?

Je suis parti de Reims en juin 2018 pour rejoindre le groupe de Joel Filiol. Ça se passait bien à Reims, mais je sentais que je stagnais et j’avais besoin de nouveau pour me relancer. Soit je partais, soit j’arrêtais [le triathlon].

Je me suis mis au vert au printemps 2018 et j’ai réfléchi. Je me suis posé plusieurs questions : "J’ai 30 ans. Qu’est ce je peux faire que je n’ai pas fait ? Qu’est-ce que j’ai envie de faire ?"

Je ne suis pas marié, je n’ai pas d’enfant, il fallait donc que je tente le coup. Sortir du confort de mon groupe d’entraînement pour rejoindre des athlètes internationaux et me faire secouer.

Vous avez donc pensé à arrêter le triathlon ?

À cette époque, je n’allais plus à l’entraînement pour m’amuser, je perdais la motivation à m’entraîner dur et à faire attention. Quand on en a marre de quelque chose, on ne voit que les défauts et on devient plus irritable avec les partenaires d’entraînement, alors qu’il n’y a pas de problème. Le seul problème, c’est la routine qui s’est un peu trop installée.

Je savais que je n’avais pas atteint mes limites et que je pouvais encore progresser mais il me fallait un autre système de fonctionnement. Il fallait que je m’investisse, que je prenne des risques.

Vincent Luis : « M'entraîner avec les meilleurs me donne une tranquillité d'esprit incroyable »

Le double champion du monde de triathlon Vincent Luis a rejoint le groupe de Joel Filliol aux États-Unis en 2018. Il explique comment tout a changé pour lui.

Concrètement, quelles sont les différences avec votre vie à Reims ?

Je pense que le plus gros changement, c’est que je m’entraîne avec des triathlètes. Avant, je m’entraînais avec des sportifs spécialisés dans chacun des sports. Et surtout, je m’entraîne avec les meilleurs triathlètes au monde dont Mario Mola (ESP), trois fois champion du monde.

C’est rassurant d’aller à l’entraînement avec ces gars-là et de voir qu’ils font la même chose que toi. Ils ne vont pas plus vite, ils souffrent autant que toi à l’entraînement. Ça donne une tranquillité d’esprit incroyable.

Maintenant, avec les réseaux sociaux, on entend tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi. Avec ces gars-là avec soi, je vois que les footings se font à 4:30 min/km, c’est comme moi. Je n’ai pas besoin de chercher à aller plus vite car j’ai entendu qu’untel faisait ça. Là, j’ai le concret, la réalité. Et je sais ce que c’est.

Et on a beaucoup moins de distractions, notamment avec les copains. On n’a pas le choix, on ne peut pas les rejoindre. En France, on va parfois en stage pendant deux semaines où on se donne à fond mais moi, c’est 48 semaines par an.

Vous vous entraînez avec vos adversaires… Ce n’est pas bizarre ?

Notre coach est très bon pour [la gestion humaine]. Il refuse beaucoup de triathlètes dans son groupe. La clé du groupe, c’est qu’on n’est pas ensemble pour aller plus vite sur toutes les séances, on est ensemble pour se motiver à se lever le matin pour aller aux séances. On ne se dit pas « aujourd’hui je me sens bien, je vais leur montrer que je suis costaud ». Tout se fait en bonne intelligence. Il n’y a pas de grosse tête.

Comment se passe une année avec votre groupe ?

On est 15 triathlètes, 8 mecs et 7 filles, encadrés par Joel Filiol. Nous sommes nomades et nous déplaçons au gré des courses. Il y a toujours du mouvement. C’est cool mais il faut s’habituer car on fait sa valise en janvier en se disant que l’on a que ça pour les huit prochains mois. En hiver, nous sommes généralement à Tenerife ou à Majorque en Espagne, puis nous partons sur la première course, souvent Abu Dhabi. Nous retournons à Majorque en avril/mai, ou à Clermont en Floride, puis de nouveau l’Europe avec Majorque ou Font-Romeu pour un stage en altitude en juin. De juillet à septembre, nous sommes à Flagstaff en Arizona.

Pour moi, la chaleur et l’humidité représentent 1% de la performance.

Il ne faut pas oublier les 99% restants.

La chaleur et l’humidité prévues à Tokyo pour l’épreuve olympique a-t-elle une influence sur votre entraînement ?

Pour moi, la chaleur et l’humidité représentent 1% de la performance. Il ne faut pas oublier les 99% restants. Certains se focalisent sur les conditions mais nous, on se concentre sur nos performances.

Pour reproduire les conditions, on dispose d’une chambre thermique où l’on recréé de l’humidité et on travaille ça. On veut simplement créer une habitude avec quelques rappels dans les six à huit semaines qui précèdent les Jeux. Mais si on dépense toute son énergie à s’adapter à la chaleur, on oublie la base aérobie et les autres paramètres. Car on ne peut pas tout faire. On ne peut pas s’entraîner longtemps et dur dans la chaleur, le corps ne le supporte pas. 

Il faut savoir sur quel cheval on mise et moi, je vais miser sur 99% de performances et 1% de chaleur. 

Vous arriverez à Tokyo 2020 avec le statut de favori, contrairement à Rio 2016…

Arriver en favori, oui, mais je n’ai pas la pression de cette course qui pourrait changer ma vie. Si ma carrière s’arrête demain, c’est cool. J’ai gagné deux Championnats du monde, des World Series, des Coupes du monde. Il me manque une médaille olympique, mais je suis déjà très content de ce que j’ai fait. 

En 2016, je n’avais rien. Cette course olympique à Rio 2016 pouvait changer ma vie. Là elle peut l’améliorer, mais elle ne la changera pas. J’ai déjà bien plus que tout ce dont je rêvais quand j’étais petit.
Aussi, je sacralise peut-être moins les Jeux qu’avant. En ayant fait deux fois les JO, je me suis rendu compte que c’est un triathlon comme les autres. On nage, on pédale et on court contre les mêmes mecs.

Le double champion du monde Vincent Luis à propos du double champion olympique Alistair Brownlee

Vincent Luis a remporté son deuxième titre mondial de triathlon en septembre 2020 et il a remporté la manche de Coupe du monde de Valence en novembre, devant le Britannique Alistair Brownlee, double champion olympique en titre. Dans cette vidéo, Vincent Luis livre son ressenti face à ce duel et ce qu'il pense d'une nouvelle confrontation à Tokyo 2020.

Alistair Brownlee est de retour aux affaires. Vous pensez qu’il sera à Tokyo et qu’il sera votre adversaire n°1 ?

Il y a de grandes chances qu’il soit sélectionné. Et c’est tant mieux pour moi car Alistair, c’est un gars qui fait mon jeu. Il va nager devant et rouler devant donc c'est top.
De ce que j’ai pu voir [il sera l’un des favoris], s’il arrive à rester en forme. Après, il reste un hiver et ça peut être catastrophique pour Alistair en termes de blessures. On verra bien mais avec la forme qu’il a actuellement il faut en faire un favori pour une médaille à Tokyo, c’est clair et net.

Quelle sera votre tactique pour les Jeux ?

Ça va être assez simple. On va essayer de s’isoler à l’avant, participer [aux relais] sans en faire plus que les autres et de courir vite.

Pouvez-vous revenir sur vos Jeux de Rio 2016, où vous avez terminé 7e ?

Ma préparation a été compliquée. J’ai eu un souci avec une cheville au printemps qui s’est transformé en fracture de fatigue, et je n’ai pas pu m’entraîner autant que je voulais.

Je n’étais pas très confiant en arrivant pour les Jeux, et je ne pensais pas gagner. Objectif médaille. Je me suis dit que les deux Brownlee allaient être intouchable, donc il restait une place sur le podium.

Ma tactique était de nager et de rouler le plus fort possible à l’avant pour avoir une avance au départ de la course à pied. C’est ce qui s’est passé, et je crois avoir un peu trop donné sur le vélo.

J’ai ensuite voulu la jouer à l’intox en restant avec les Brownlee pendant la course à pied, pour faire comprendre aux gars de derrière que même en craquant, ils ne pourraient pas me rattraper.

Mais je n’ai pas été assez fort. La course a vite pesé dans les jambes et je me suis fait reprendre pour au final terminer septième. Je savais qu’une médaille était jouable. J’ai joué avec mes armes du jour, et j’ai perdu.

Après Tokyo 2020, quels sont vos plans ?

J’aimerais aller jusqu’à Paris. Ce serait dommage de ne pas essayer d’y aller. Et il n’y a que trois ans avant Paris 2024 ! Performer à Paris, ce serait top. Après, pourquoi pas aller sur de plus longues distances.

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