Les frères Mawem : des Jeux Olympiques en famille

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Pour n’importe quel athlète, participer aux Jeux Olympiques est un rêve. Ce rêve est encore plus grand lorsque deux frères parviennent à se qualifier. C’est ce qui est arrivé aux grimpeurs français Bassa et Mickaël Mawem. Entretien croisé. 

L'escalade fera ses débuts aux Jeux Olympiques à Tokyo 2020. Pour la France, seules deux places qualificatives étaient disponibles. Les frères Mawem les ont prises. Un véritable exploit.

Bassa, 35 ans et son petit frère Mickaël, 29 ans, ont commencé l'escalade ensemble, dans leur cave, lorsqu’ils étaient adolescents, sur une planche de bois installée comme mur d'escalade.

Mike, qualifié pour les JO lors des Championnats du monde 2019 en août dernier et Bass', qualifié lors du TQO en décembre, se livrent pour tokyo2020.org dans une interview croisée et simultanée avec 12 h de décalage. Le petit frère vivant à Voiron (Isère, France) et son ainé à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie.

Ils y dévoilent les coulisses de leur qualification, leurs débuts, leur vision de l'entraînement et leur rêve de monter sur le podium des Jeux Olympiques de Tokyo 2020. Ils montrent également comment les liens fraternels peuvent être utiles pour réaliser ses rêves. Un régal.

Tokyo2020.org : Vous êtes actuellement confinés à plus de 15 000 km l'un de l'autre, comment cela se passe ?

Mickaël : En fait, c’est comme revenir quelques années en arrière ! À l'époque, on s'est beaucoup entraîné à la maison car on n'avait pas forcément les moyens. Il a fallu bricoler. C'est un retour aux sources ! C'est bien de changer de méthodes, de se remettre des petits coups pour se motiver pour s'entraîner à la maison, être à fond, bien s'échauffer… Des choses déjà difficiles à faire en temps normal à l'entraînement donc il faut se botter les fesses et lorsque l'on y arrive, ça a énormément d'impact.

Vous mentionnez un retour aux sources et notamment vos entraînements dans la cave de vos parents. Comment avez-vous eu cette idée ?

Bassa : Ça me semblait plutôt logique. En 2002, lorsque j'avais 16 ans et Mickaël 11 ans, on n’avait pas accès à la salle d'escalade tous les jours et il fallait trouver des moyens d'être plus forts. Sur une planche de bois de un mètre sur trois, on a vissé pleins de prises et on faisait des parcours no-foot (sans l'aide des pieds, NDLR). On s'équipait de système d'électrostimulation musculaire pour faire des tractions ou des suspensions. On faisait également des tractions lestées. Plein de choses que personne ne faisait à l'époque car c'était presque contraire à l'éthique. Aujourd'hui, tout le monde en fait !

Je voulais faire du sport avec mon frangin !

Comment avez-vous commencé l'escalade ?

Bassa : J'ai commencé avec l'UNSS (Union Nationale du Sport Scolaire), puis j'ai tout de suite accroché. On faisait de la gymnastique et puis en six mois, l'escalade a pris le pas. Mike a continué un peu la gym mais il m'a suivi peu après.

Mickaël : Pour moi, c'était clairement pour faire du sport avec mon frangin. Faire du sport avec le grand frère, c'était trop bien !

Vous avez rapidement accroché, qu'est-ce que l'escalade vous a apporté ?

Mickaël : La liberté. Quand tu fais des efforts à 4, 5 ou 6 mètres de haut, tu te sens libre. Libre de faire ce que tu veux en haut, seul face à toi-même. Le jour où j'ai mis mes mains sur un mur d'escalade, je me suis dit que c'était trop bien. Je n'ai pas eu de peur particulière. J'étais assez libéré dès le début pour apprécier l'espace, la hauteur, cette adrénaline….

Bassa : Pour moi, c'est le dépassement de soi. Il n'y a pas de limite en escalade. Il y a des difficultés qu'il faut apprivoiser. Il y a un combat par rapport à ça et une fois que l'on y arrive, on sent que l'on a accompli quelque chose. Puis il y a toujours de nouvelles choses à découvrir. Cela ne s'arrête jamais, on n'a pas le temps d'en faire le tour en une vie.
À côté de ça, il y a une ambiance très conviviale, familiale, qui m’a tout de suite charmé. On a eu la chance d'être accueilli par des passionnés.

Quel rôle ont joué vos parents ?

Bassa : Nos parents nous ont toujours accompagné. Ils ont toujours été à l'écoute. On est allé dans la bêtise aussi, comme tous les adolescents mais l'escalade nous a très vite recardé et montré le droit chemin. Les gens que l'on fréquentait étaient justes, aimables, droits. Nos parents sont aussi comme ça. Ils nous ont toujours aidé pour que l'on trouve notre voie. Et pour le coup, on l'a trouvé !

Quelle est votre inspiration ?

Mickaël : Mon frère. Tout simplement. Avec la détermination de mon frère, je peux tout faire.

Bassa : Cette détermination, c'est ma mère qui me l'a donné. Mon inspiration, c'est elle. C'est une battante. Elle n'a jamais eu la vie facile. Même quand ça a commencé à être plus simple, elle a du subir une greffe totale du foie. Ça a été un gros combat. Ensuite, elle a eu un cancer de l'oesophage. Ma mère, c'est mon idole. Elle est toujours sur pied, toujours dans le combat. Elle n'a jamais lâché. Quand je me donne à fond, je me dis juste que je ne peux pas me plaindre.

Mon inspiration, c'est ma mère

L'escalade a été introduite au programme olympique pour Tokyo 2020 après les JO de Rio 2016. Quelle a été votre réaction ?

Bassa : On s'est regardé et on s'est dit : il faut que ce soit nous. Lorsque l'on a appris le format par la suite (combiné de trois épreuves : vitesse, difficulté et bloc, NDLR), on a su que ce serait plus compliqué. Je suis très fort en vitesse et j'ai un bon niveau national en bloc et en difficulté. Et Mike a un bon niveau international dans les trois. 

Ensuite on a appris les quotas : deux places par nation maximum et vingt places dans le monde. Du coup, on s'est dit que s'il y en avait un, ce serait déjà pas mal ! 

Mickaël s'est qualifié en premier lors des Championnats du monde (août 2019). Bassa, comment avez-vous réagi ?

Bassa : Ça m'a enlevé une grosse pression ! Une fois qu'il s'est qualifié, je me suis libéré d'un poids. Je n'avais plus à penser à mon petit frère. C'est particulier car on est frère, on est très soudés, on ne se considère pas concurrents, mais lors des Mondiaux, c'est la première fois que l'on pouvait se retrouver concurrents malgré nous. Si j'étais allé en finale, on aurait pu être en concurrence, mais ça n'a pas été le cas.

Mickaël, vous avez ensuite assisté à la qualification de votre grand frère lors du TQO à Tournefeuille (décembre 2019). C'était comment ?

Mickaël : C'était la compétition la plus stressante de toute ma vie. Quand je ne suis pas avec lui en compétition, je regarde les directs vidéos, même à 3 h du matin, en stress. Là, c'était 200 fois plus fort. Tout se joue sur deux runs. Sur son deuxième run, on sentait que c'était difficile. Il n'arrivait pas à se relâcher, ce n'était pas fluide. Il fallait qu'il accélère et il a accéléré, c'était incroyable. J'avais des frissons. Quand il a tapé sur le buzzer, je voulais rentrer à la maison et aller fêter ça. Mais il n'était pas encore qualifié ! Il avait fait 95 % du job en terminant premier de la vitesse, mais il fallait continuer et il a assuré. C'était un moment magique. On a réalisé un truc auquel nous étions seuls à croire, avec notre famille.

Vous y serez finalement tous les deux, entre frères… Êtes-vous plus forts lorsque vous êtes ensemble ?

Mickaël : Mentalement c'est énorme. Je veux voir mon frère gagner, et lui veut me voir gagner. Si on gagne tous les deux tant mieux. S'il y en a un qui gagne, les deux auront gagné. Quand on est ensemble, on n’a pas du tout cet esprit de compétition qui peut être présent avec d'autres athlètes. On est plus tranquille. Être ensemble aux Jeux Olympiques, c'est dément. Ce sera sans pression.

Bassa : Lorsque nous ne sommes pas ensemble sur les compétitions, nous partageons notre chambre avec un autre athlète. Nous, on aime se lever 5 h avant la compétition et il faut parfois mettre le réveil à 4h du mat'. Comme les autres athlètes ne font pas ça, on dérange et on doit aller dans les couloirs de l'hôtel pour attendre que le temps passe. Avec Micky, on se lève ensemble. On fait tout ensemble. Tout est plus facile. Aux JO, ça va être plus cool. On sait que l'on sera tous les deux et ce sera parfait.

Quels seront vos objectifs à Tokyo ?

Bassa : Mon objectif est d'aller en finale et de chercher un podium. En finale, tout peut se jouer. J'aimerais aussi poser ce premier record olympique de vitesse !

Mickaël : L'objectif est la médaille d'or. Ma polyvalence me permet d'aller la chercher. Je m'entraîne pour ça.

Comment avez-vous accueilli le report des Jeux Olympiques de Tokyo 2020 ?

Mickaël : Les frères Mawem aiment s'entraîner, donc un an de plus pour s'entraîner : tant mieux !

On va pouvoir bosser encore plein de choses. En tenue de prise, je ne fais pas partie des meilleurs et je vais faire en sorte d'y arriver. Je suis au point sur la technique et le physique, mais je peux être encore plus fort. Je vais essayer de m'améliorer pour la première place ou pour assurer le podium. Un podium aux Jeux Olympiques, ça ne se refuse pas !

Bassa : On a reçu pas mal de messages pour nous réconforter mais pour nous, c'est super ! Je pense que c'est aussi le cas pour tous les grimpeurs car beaucoup de décisions ont été prises pendant ces deux années concernant le format, le règlement, les qualifications. Là, on a un an pour s'entraîner uniquement pour les JO. On ne pense plus aux qualifications ni au règlement. En tous les cas, le CIO et le comité d'organisation de Tokyo 2020 ont pris la décision la plus juste.

Quelles sont vos spécialités ?

Bassa : La vitesse. J'ai commencé cette discipline en 2010 car la Fédération française de la montagne et de l'escalade voulait monter une équipe de vitesse pour les Championnats du monde de Paris 2012. Au final, ça a été une seconde vie. Je m'y suis retrouvé car en vitesse, plus tu répètes, plus tu deviens fort. C'est ce que j'aime. J'essayais de faire ça en bloc mais ça ne marche pas. On se blesse vite les doigts si on ne sait pas se reposer. Moi, je ne sais pas me reposer. Du coup, l'entraînement de la vitesse m'a beaucoup plus. Et depuis que j'ai commencé, j'ai ce rêve fou d'être le plus fort du monde.

Mickaël : Le bloc ! J'aime beaucoup l'ambiance et la diversité de l'entraînement. C'est toujours changeant. On a plein de choses à bosser, il y a toujours du nouveau, c'est ce que j'adore.

On est tous les deux très extrêmes,

Mais pas sur les mêmes points.

Vos deux visions de l'entraînement sont finalement différentes...

Mickaël : Oui, j'aime beaucoup la diversité et Bass' aime la répétition. Il faut avoir un mental de dingue. Surtout avec sa méthode. Elle fonctionne mais elle est extrême mentalement. Le nombre de répétions à fond qu'il peut faire en une semaine… Il y a quatre ans, il pouvait faire six runs à fond. Aujourd'hui, il peut en faire cinquante ! Ils ne seront pas tous parfaits, mais ils seront réalisés à fond. Il se met devant sa voie, et il ne fait que ça. On est tous les deux très extrêmes, mais pas sur les mêmes points.

Bassa : Il pense que ce que je fais, c'est fou mais mes entraînements sont très condensés. Ça me prend 3 h dans une journée. Lui, il fait ça sur toute une journée. Il fait plein de choses, mais il est très rigoureux. Je défie n'importe quelle personne de suivre le quotidien de mon frère. C'est intenable.