La Guadeloupe : petite île, grands escrimeurs

Les médailles d’or français Yannick Borel, Gauthier Grumier, Daniel Jerent et Jean-Michel Lucenay sur le podium de l’épée masculine des Jeux Olympiques de Rio 2016.
Les médailles d’or français Yannick Borel, Gauthier Grumier, Daniel Jerent et Jean-Michel Lucenay sur le podium de l’épée masculine des Jeux Olympiques de Rio 2016.

Depuis les deux médailles d’or de Laura Flessel aux Jeux d’Atlanta 1996 et ses trois médailles qui ont suivi (Sydney 2000 et Athènes 2004), la Guadeloupe n’a cessé d’être fortement représentée au sein des équipes de France d’escrime. Comment est-ce possible ? Tokyo 2020 vous raconte l’histoire de l’escrime guadeloupéenne, qui commence en Hongrie.

Rio 2016. Les équipes d'épée et de fleuret françaises, composées de huit escrimeurs, repartent du Brésil avec une médaille olympique autour du coup. Or et argent. Parmi eux, quatre sont originaires de Guadeloupe. Une statistique impressionnante.

Pourtant, la probabilité qu’elle soit rééditée lors des Jeux de Tokyo 2020 est bien réelle. Six Guadeloupéens devraient faire partie de l’équipe de France d’escrime qui se déplacera au Japon l’an prochain (Ysaora Thibus, Anita Blaze, Enzo Lefort, Yannick Borel, Coraline Vitalis et Daniel Jérent). Une génération dorée d’escrimeurs français combattant au plus haut niveau mondial, 25 ans après la première guadeloupéenne à avoir décroché l’or olympique à Atlanta 1996, Laura Flessel. Elle perpétuait ainsi la tradition française en escrime, sport qui a ramené le plus grand nombre de médailles olympiques (118) en France.

Pour comprendre l’amour des Guadeloupéens pour l’escrime et le succès des escrimeurs issus de cette île française de moins de 400 000 habitants où la température moyenne annuelle culmine à 27 °C, il faut se diriger vers la Hongrie.

Un réfugié hongrois amoureux d’escrime

En 1956, une révolution éclate à Budapest, la capitale hongroise. Quelques dizaines de milliers de Hongrois s’exilent vers l’occident. Robert Gara, âgé de 18 ans à l’époque et déjà amoureux d’escrime, fait partie de ces Budapestois qui quittent leur terre natale. Il passe quelques temps dans un camp de réfugiés en Allemagne puis s’installe en France, à Strasbourg, pour créer une nouvelle vie.

Robert Gara y rejoint la célèbre École Nationale d’Ingénieurs et en ressort diplômé. Il passe également un autre diplôme, plus anodin, mais qui aura de grandes conséquences.

« C’est à Strasbourg que j’ai passé mon diplôme d’initiateur en escrime. Je me suis dit qu’un jour cela serait utile », explique Robert Gara à Tokyo 2020, aujourd’hui âgé de 82 ans.

C’est également à Strasbourg qu’il rencontre Rossely, une médecin du travail guadeloupéenne. Robert Gara se marie en 1963 et le couple s’envole pour la Guadeloupe en 1969, en aller simple.

Le climat de l’île caribéenne n’est certes pas propice à la pratique de l’escrime, quasiment inexistant à l’époque en Guadeloupe, mais Robert Gara n’a pas l’intention d’abandonner sa passion.

Robert Gara (à gauche) avec Yannick Borel et sa médaille d’or remportée à l’épée par équipes aux Jeux Olympiques de Rio 2016, accompagné de sa femme Annia (à droite) à l’aéroport de Point-à-Pitre en Guadeloupe.
Robert Gara (à gauche) avec Yannick Borel et sa médaille d’or remportée à l’épée par équipes aux Jeux Olympiques de Rio 2016, accompagné de sa femme Annia (à droite) à l’aéroport de Point-à-Pitre en Guadeloupe.
Avec la permission de Robert Gara

La machette plutôt que l’épée

« Ne va pas en Guadeloupe », lui répétait-on. « Ça ne marchera pas, il fait trop chaud ! »

« On me disait aussi que ça ne marcherait pas car l’escrime est un sport pour les blancs. Et personne ne se voyait habillé de la tête au pied et faire de l’escrime », raconte Robert Gara. « On me demandait plutôt d’apprendre aux gens à couper la canne à sucre avec la machette ! »

C’est dire le travail qu’il avait à accomplir pour faire découvrir l’escrime aux habitants de l’île où il a établi sa nouvelle (nouvelle) vie.

Il existait bien un club d’escrime dans les années 1970 en Guadeloupe, mais il était destiné aux « hôtesses de l’air d’Air France pour qu’elles perdent du poids ». Bref, l’escrime n’existait pas.

1971 : Naissance d’une salle et d’une championne

Au fil des rencontres, Robert Gara parvient à convaincre le maire de Point-à-Pitre Henri Bangou. Ok pour la création d’une section escrime. Mais à une seule condition.

« En 1970, l’ancien maire de Pointe-à-Pitre m’a dit : ‘Je vous donne une salle dans un ancien hôpital et je vous donne du matériel pour que vous enseignez l’escrime gratuitement.’ Je l'ai fait pendant 20 ans », détaille Gara depuis sa maison des Abymes en Guadeloupe.

L’année suivante, une salle dédiée à l’escrime est créée au Palais des Sports de la ville. Cette même année 1971, Laura Flessel naît à Pointe-à-Pitre.

L'escrimeuse française Laura Flessel-Colovic lors d'un combat contre l'Américaine Courtney Hurley à l'épée féminine des Jeux Olympiques de Rio 2016.
L'escrimeuse française Laura Flessel-Colovic lors d'un combat contre l'Américaine Courtney Hurley à l'épée féminine des Jeux Olympiques de Rio 2016.
Photo de Hannah Peters/Getty Images

« J’ai compris que si on était bons, on pouvait voyager »

En 1976, la Ligue d’escrime de Guadeloupe est créée. Le début d’un aventure insoupçonnée. Robert Gara, qui parle aujourd’hui six langues, ne perd pas de temps et souhaite intégrer la Confédération centraméricaine et des Caraïbes d’escrime, malgré l’appartenance de la Guadeloupe à la France. Le résultat est évidemment positif.

« Chaque année, nous participions au championnat centraméricain. On n’avait pas beaucoup de séniors, ni de juniors, alors on surclassait les cadets ! Mais on partait », se souvient Gara. « En 1990, j’ai proposé la création du Championnat panaméricain junior et par ce biais, nous étions invités chaque année dans un pays différent d’Amérique centrale, du sud et du nord ».

Gratuité et invitation au voyage : voilà deux des arguments principaux qui ont été la source de la popularité de l’escrime en Guadeloupe.

Yannick Borel, membre décisif de l’équipe d’épée championne olympique en 2016 et champion du monde individuel en 2018, se souvient que le voyage l’a beaucoup motivé dans sa jeunesse.

« J’ai compris que si on était bons, on pouvait voyager », confie-t-il à Tokyo 2020. « Ma motivation était d’être le meilleur de Guadeloupe et faire partie de l’équipe qui représente mon île dans les compétitions centraméricaines et panaméricaines. J’ai pu faire des compétitions au Brésil, en Colombie, aux États-Unis… »

« Robert Gara avait un réseau impressionnant et il nous a permis de participer à ces Championnats alors que c’était proscrit car nous étions français. Mais il a utilisé l’argument géographique pour défendre notre légitimité. »

Beaucoup se sont mis à rêver d’être en équipe de France et d’être de futurs champions.

Je suis issu de la génération dorée de laquelle beaucoup de champions ont émergé.

Laura Flessel allume la mèche

Progressivement, les Guadeloupéens découvrent ce sport et en 1990, douze écoles guadeloupéennes enseignaient l’escrime pour recruter de jeunes athlètes. « C’est à l’école que j’ai découvert l’escrime », se souvient Yannick Borel.

Et d'un coup, l’escrime explose en Guadeloupe. En 1996, Laura Flessel repart des Jeux Olympiques d’Atlanta avec deux médailles d’or, en épée individuelle et par équipes. Son retour en Guadeloupe est triomphal, 2 500 Guadeloupéens l’attendent à l’aéroport. Sous son impulsion, c’est toute une génération qui se rend compte que la gloire est aussi possible pour eux.

« Laura Flessel a fait le doublé à Atlanta, et l’escrime est devenue très populaire. Elle a beaucoup contribué au développement de l’escrime en Guadeloupe », affirme Yannick Borel. « Je me souviens qu’elle m’avait signé un autographe et ça m’a beaucoup marqué. Beaucoup se sont mis à rêver d’être en équipe de France et d’être de futurs champions. Je suis issu de la génération dorée de laquelle beaucoup de champions ont émergé. »

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🇺🇸 Today is Women Sports Day in France ! Apparently for some, women and sports haven’t always gone together. We will agree to say that there are still progress to make. But today we celebrate !!! I am proud to be a woman and an athlete and be able to do what I love. I hope one day all the girls and women in the world can do what they love freely and fully. In the meanwhile, I want to talk to you about these French women athletes that inspire me a lot and I want to celebrate them ⚡️⚡️ Just swipe and check them out. They are awesome😘😘 . 🇫🇷 Aujourd’hui est la journée internationale du sport féminin. Apparemment l’association des femmes et du sport n’a pas toujours été évidente et on sera d’accord pour dire qu’il y a encore des progrès à faire. Alors aujourd’hui on célèbre ! Je suis fière d’être une femme et une athlète et de pouvoir faire ce que j’aime. J’espère qu’un jour toutes les filles et les femmes pourront faire ce qu’elles aiment librement et pleinement. En attendant je voulais vous parler de ces athlètes féminines françaises qui m’inspirent beaucoup, toutes à leur manière. Je voulais les mettre à l’honneur aujourd’hui. En fait, ce post pour dire qu’elles déchirent ! ⚡️⚡️ #journeeinternationaledusportfeminin #womensports 📸 @martincolombet

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Liste non-exhaustive de la génération dorée d’escrime guadeloupéen

  • Yannick Borel, né en 1988, champion olympique d’épée par équipe à Rio 2016 et champion du monde 2018 en individuel

  • Jean-Paul Tony-Helissey, né en 1990, vice-champion olympique de fleuret par équipes à Rio 2016
  • Ysaora Thibus, née en 1991, vice-championne du monde de fleuret individuel en 2018
  • Enzo Lefort, né en 1991, vice champion olympique de fleuret à Rio 2016 et champion du monde individuel 2019
  • Anita Blaze, née en 1991, vice-championne du monde de fleuret par équipes en 2013
  • Daniel Jérent, né en 1991, champion olympique d’épée par équipe à Rio 2016

L’arrivée en métropole

Avant de remporter des médailles internationales, les escrimeurs guadeloupéens ont rejoint la Métropole pour perfectionner leur technique dans des structures de haut niveau, au CREPS de Reims notamment. Yannick Borel, Ysaora Thibus et Jean-Paul Tony-Helissey ont rejoint ensemble les rangs du pôle France rémois. Un bonheur pour les maîtres d’armes métropolitains qui bénéficie d’athlètes de grande qualité et sur-motivés pour représenter la France au plus haut niveau.

La présidente de la Fédération française d’escrime Isabelle Lamour, qui a participé aux Jeux de Séoul 1988 et Barcelone 1992 en fleuret, ne peut que se réjouir de disposer de si grands talents en sélection nationale.

« Les escrimeurs guadeloupéens arrivent en Métropole avec des qualités techniques et physiques exceptionnelles. La Guadeloupe donne une véritable impulsion pour aboutir aux résultats [de l’équipe de France] que l’on connaît aujourd’hui. »

Nouvelle transmission aux jeunes générations

Une fierté évidente pour Robert Gara, qui a fait l’objet de nombreux ouvrages hongrois sur sa vie. À 82 ans, il est naturellement à la retraite et laisse la mission de transmettre son amour de l’escrime en Guadeloupe à ceux qu’il a formé.

Yannick Borel, très reconnaissant du travail accompli par Robert Gara, revient souvent en Guadeloupe pour entretenir l’amour de l’escrime sur son île natale.

« Quand je rentre, j’essaie toujours de rencontrer les gamins car je mesure l’impact pour eux de rencontrer des champions. Ça m’a permis de me projeter. Je leur dis qu’il viennent d’une petite île mais que ce n’est pas un frein ni une barrière. C’est une force. »

Escrime: Épée par équipes masculine | Replay de Rio 2016
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