La course la plus longue d’Abdessamad Oukhelfen

Lisbonne, PORTUGAL - 8 décembre 2019 : L’Espagnol Abdessamad Oukhelfen après les Championnats d’Europe de cross U23.
Lisbonne, PORTUGAL - 8 décembre 2019 : L’Espagnol Abdessamad Oukhelfen après les Championnats d’Europe de cross U23.

Le champion d’Espagne du 5000 m est à quatre secondes des minima pour Tokyo 2020. Pas de quoi inquiéter Abdessamad Oukhelfen, qui a obtenu la nationalité espagnole après un processus bien plus long que ces quelques secondes.

Abdessamad Oukhelfen parle de l’athlétisme comme un enfant qui vient de recevoir un nouveau jouet. Il ne finit plus de sourire comme s’il n’y avait rien de plus beau dans le monde.

Il y a quelque chose d’enfantin - ou au moins d’adolescent - chez lui, même s’il aura 22 ans en décembre prochain. Peut-être sont-ce ces performances qui le rajeunissent, lui qui est le meilleur dans sa catégorie en Espagne et l’un des meilleurs chez les jeunes européens sur 5000 m.

De retour à la compétition dans cette saison 2020 atypique du fait du coronavirus, Oukhelfen a tout simplement remporté le titre national sur 5000 m, mais aussi en U-23, où il est également champion sur 1500 m.

« Au début, remporter des compétitions et qui plus est de manière spectaculaire, franchement je ne pouvais pas y croire. Mais je suis ravi. Il faut beaucoup travailler pour arriver tout en haut. Au final, on a travaillé pour ces résultats et nous les avons mérité », raconte-t-il dans un entretien avec Tokyo2020.org.

Optimisme de mise pour Tokyo 2020

Cette année, au-delà de ces excellents résultats il a couru en 13 min 17 s 95 (lors du 59e Ostrava Golden Spike, le 8 septembre en République tchèque). Les minima pour Tokyo 2020 se situent à 13 min 13 s 50, largement de quoi autoriser Oukhelfen à rêver.

« Je ne suis qu’à quatre secondes et je crois que cette année j’aurais pu améliorer ma marque. Avec une année de plus, j’ai beaucoup plus de temps et d’opportunités et j’y arriverai surement », estime-t-il, convaincu.

Précisément le report des Jeux a été une double bonne nouvelle pour lui : non seulement cela lui donnait plus de marge pour se préparer mais surtout, il devenait possible de mettre Tokyo 2020 dans ses objectifs. « Cette année, les Jeux étaient pour nous une option mais avec ce report, Maria (Carbo, son entraîneur) m’a dit de suite que nous les mettrions comme l’objectif de la saison 2021 ».

« Être à Tokyo serait un rêve. Obtenir une médaille olympique est l’apogée pour un athlète, et même participer est déjà un quelque chose d'incroyable. Je crois que je suis au stade où je peux participer et en soi, c’est déjà un rêve. Après, réussir quelque chose de grand à Tokyo, pourquoi pas… Si je suis à Tokyo, je donnerai tout pour y obtenir un résultat », prévoit-il.

Quand le jouet était cassé

Pourtant, Oukhelfen n’a pas toujours pu profiter de son jouet préféré. Il a souvent du prendre les chemins de traverse. Né en 1998 à Imi n'Izrou (Maroc), il a émigré avec sa famille alors qu’il avait cinq ans en Espagne à Reus.

Là, son frère s’est mis à l’athlétisme mais lui n’a d’abord pas été attiré. Comme beaucoup, c’est le football qui lui plaisait parce que ses copains y jouaient, même s’il s’entraînait en athlétisme une fois par semaine.

« Au bout d’un an mon entraîneur m’a dit qu’en m’entraînant plus, je pourrais laisser ma marque en athlétisme. À ce moment là je n’y ai pas cru, ça me semblait exagéré. Et maintenant que j’y pense je me rends compte qu'il avait raison… À l’époque tout ça me semblait énorme alors que maintenant je vois tout de manière plus abordable. Parce que j’atteins mes objectifs, simplement », explique-t-il.

Dès lors, non seulement Oukhelfen était impliqué dans l’athlétisme, il était également totalement implanté en Espagne. Cependant, les obstacles n’étaient pas tous franchis.

J’ai vu passer sous mon nez les Championnats d’Europe, les Jeux Méditerranéens, les Mondiaux Juniors U-23, les convocations pour la sélection nationale…

Je m’entrainais comme un fou mais il y avait des jours où j’allais à l’entraînement sans envie, vide.

Même s’il était établi en Espagne depuis ses cinq ans, il n’a en effet obtenu la nationalité qu’en janvier 2019. Avant cela, Oukhelfen ne pouvait pas monter sur le podium même s’il gagnait des compétitions espagnoles.

« Quand nous sommes arrivés en Espagne, nous nous sommes sentis comme n’importe quel habitant de Reus. Mais les années passant, il m’a fallu obtenir ce papier, ce sésame qui ouvre tant de portes, le statut de résident espagnol. Ça te permet de participer aux compétitions, d’être international, d’obtenir une reconnaissance nationale et internationale », décrit-il.

Il a dû attendre trois ans pour obtenir le statut convoité. Trois années pendant lesquelles il était un athlète invisible pour les podiums voire pour la participation aux meetings.

« Je m’entrainais et j’ai vu passer sous mon nez les Championnats d’Europe, les Jeux Méditerranéens, les Mondiaux Juniors U-23, les convocations pour la sélection nationale… Je m’entrainais comme un fou mais il y avait des jours où j’allais à l’entraînement sans envie, vide. Maria m’a aidé à gérer ça tranquillement et j’ai continué en participant aux compétitions locales », se souvient-il.

« En 2019 j’ai finalement eu la nationalité et dans les trois mois qui ont suivi j’ai remporté le bronze aux Championnats d’Europe U-23. Ça m’a ouvert les yeux, je me suis dit "qu’est-ce que j’aurais pu gagner si j’avais eu la nationalité plus tôt". »

« À partir de là, j'ai vraiment commencé à rêver », conclut-il.

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Después de meses esperando esta competición y vestir por primera vez los colores de @atletismorfea en una competición internacional a tocado hacerlo en cto. de Europa U23 en @gavle2019, donde el pasado jueves conseguí un 5to puesto en el 10000m, la prueba que me puso en mi sitio y me enseño muchas cosas, que algunas fueron aplicadas en la segunda oportunidad que me daba este cto. en el 5000m y que me dieron conseguir mi primera medalla 🥉 en un internacional. FELICITAR A TODOS MIS COMPAÑEROS DE SELECCIÓN!! Y para acabar dar las gracias a todas las personas por los mensajes de ánimo durante esos días de competición, I en especial a la compañera, amiga..... @mariacarbocalvet también @pinedasport por estar siempre. 📸 by @sportmedia.es GRACIAS A TODOS!!! #MARMAGAL

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L’essai français

Lors des ces trois années d’attente, l’Espagne n’a pas été la seule base d’Oukhelfen. Il a également tenté sa chance en France, espérant pouvoir y obtenir le droit de participer aux compétitions plus rapidement.

« J’ai de la famille en France du côté de ma mère, et ils ont la nationalité française. Mon oncle est aussi dans l’athlétisme en France et il m’a proposé d’essayer de m’aider. Je participais aux compétitions pour son club une fois par mois et partant de là, nous avons commencé les démarches pour obtenir la nationalité », raconte-t-il.

« Mais j’ai toujours voulu la nationalité espagnole au fond. Quand je l’ai eu finalement j’ai appelé mon oncle et il m’a dit que c’était parfait et qu’il fallait désormais que je donne tout en Espagne », continue-t-il.

Ayant obtenu tant de soutien dans sa carrière, Oukhelfen a bien intégré un principe de base : remercier ses soutiens. « Gagner une compétition, comme le championnat d’Espagne, c’est ma manière de remercier ».

Mais son oncle, au-delà de son aide logistique, lui a aussi donné des conseils en athlétisme. « Il est entraîneur et parfois, quand il me voit courir il m’appelle pour me dire ce qui n’a pas été bon. Toute aide est bonne, en particulier le soutien de ma famille et de mes amis. Avoir tout ce monde derrière soi aide à persévérer », considère-t-il.

Et petit à petit, soutien après soutien, il a parcouru un très long chemin. Il ne lui restera bientôt, espérons-le, que 5000 mètres à parcourir à Tokyo…