Kevin Mayer : « Tokyo 2020, je n'ai que ça en tête ! »

Berlin, ALLEMAGNE - 7 août 2018 : Le Français Kévin Mayer lors du décathlon des Championnats d’Europe d’athlétisme 2018.
Berlin, ALLEMAGNE - 7 août 2018 : Le Français Kévin Mayer lors du décathlon des Championnats d’Europe d’athlétisme 2018.

Le décathlonien français Kevin Mayer, médaillé d'argent olympique en 2016 à Rio, champion du monde à Londres l'année suivante et détenteur depuis 2018 de l'exceptionnel record du monde de cette discipline combinée, n'a maintenant plus qu'un objectif en tête : l'or à Tokyo ! Entretien avec un champion passionné de son sport et de la culture japonaise.

Vous avez disputé vos premiers Jeux à 20 ans, à Londres en 2012. Comment avez-vous vécu cette première expérience sur la grande scène olympique ?

Ça a été incroyable et en même temps désagréable. Je n'avais pas encore les épaules assez larges pour pouvoir m'y exprimer. Honnêtement, j'ai subi la plupart de mes épreuves. D'un point de vue athlétique, cela a été un peu… l'enfer. Mais l'expérience a été magnifique, j'avais 20 ans, j'étais le seul français engagé dans le décathlon, ça n'a pas été facile, mais c'est ce qui m'a le plus rapidement changé pour la suite de ma carrière. En fait j'ai toujours rêvé des Jeux, mais je suis un compétiteur, j'avais battu le record de France espoirs juste avant, j'avais largement réalisé les minima, et je pouvais espérer terminer dans le top 10, le top 5 et pourquoi pas gagner une petite médaille. Je m'étais mis une énorme pression et je n'ai pas su l'assumer.

Vous êtes monté en puissance durant les quatre années suivantes, était-ce dans l'idée de disputer les Jeux de Rio ?

Bien sûr. En athlétisme, les Jeux sont l'évènement que nous attendons tous, le plus rare. C'est vraiment là où j'ai à cœur de m'exprimer le mieux.

À Rio en 2016, il y a eu ce match fantastique et indécis jusqu'au bout face à Ashton Eaton. Étiez-vous satisfait de la médaille d'argent ou déçu de ne pas gagner l'or ?

C'était inespéré d'arriver à l'argent ! J'ai tellement optimisé mon potentiel ce jour-là, j'ai tellement battu tous mes records, que je ne pouvais pas espérer mieux, il n'y a eu aucun regret. Je me suis battu pour gagner, et il s'est tout simplement montré plus fort que moi. J'ai réussi à le titiller, c'était déjà une fierté. Ashton avait déjà battu deux fois le record du monde à cette époque, c'était une grande satisfaction de m'être montré à la hauteur de cet immense champion.

Vous êtes-vous parlé dans la foulée ?

Oui, bien sûr. Il y a un moment dont je me souviens en particulier : les journalistes me demandent si je serai plus tard en mesure de battre son record du monde. Il passe derrière moi à ce moment-là, je rigole, je le regarde et lui explique la question qu'ils viennent de me poser. Ashton me répond directement "Say yes !" (dis leur oui !). Et en fait, je l'ai fait deux ans après !

L'année suivante à Londres, vous êtes sacré champion du monde après être passé tout près du zéro à la perche. Pensez-vous nécessaire d'établir des stratégies pour minimiser ce type de risque ?

D'une part, le décathlon, c'est toujours ça. Ce ne se passe jamais comme on a pu le prévoir, il ne faut jamais se reposer sur ses acquis. Établir une stratégie ? Absolument pas. Si on commence à vouloir assurer des épreuves comme les haies, on peut le regretter par la suite, parce qu'on réalise une contre-performance et on perd des points. On ne peut pas se permettre d'assurer. On n'est jamais sûr de réussir les épreuves suivantes. Donc, il faut toujours chercher à marquer le maximum de points, sans calculer.

Quelle est pour vous la différence entre évoluer avec l'énergie de l'adversité devant un large public, et se battre seul contre les points comme lors de votre record du monde en 2018 à Talence ?

Ce sont deux univers très différents. J'aime les compétitions à grands enjeux. C'est la hauteur de l'enjeu qui fait que j'arrive à me transcender. C'est vrai que gagner une médaille olympique ou établir un record du monde, c'est le top des objectifs que l'on peut avoir dans une carrière sportive. J'aime les deux ! Peut-être que battre un record du monde est le plus dur, car il n'y a aucun droit à l'erreur dans chacune des dix épreuves, alors qu'aux Jeux, on peut se rattraper car on ne joue pas contre les points mais contre ses adversaires, et eux aussi ont des faiblesses… Ça n'est pas la même approche. Les Jeux c'est une fois tous les quatre ans, alors qu'on peut battre un record à chaque compétition.

On vous a quitté blessé aux Mondiaux de Doha 2019, puis il y a eu la crise sanitaire et le confinement. Comment avez-vous traversé cette période ?

Je l'ai plutôt bien vécu par rapport à la moyenne des gens que je connais. Au fur et à mesure, le seul problème est que la compétition me manque et c'est pour cela que [j'avais] hâte de partir en stage avec l'équipe de France à la Réunion début décembre et de disputer la compétition qui [s'est déroulée] dans le but de réaliser les minima pour les Jeux de Tokyo le plus rapidement possible. La dernière à laquelle j'avais participé à Doha, je n'avais même pas pu la terminer en raison de ma blessure. Cela fait plus d'un an ! Ça me [manquait] énormément, [j'avais] hâte de revivre ces moments.

Votre coéquipière Mélina Robert-Michon nous a confié que vous avez une passion pour la culture japonaise, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Cela m'est venu sur le tard, mais j'ai toujours eu beaucoup admiration pour la culture des samouraïs, celle de se dépasser dans le respect de ses coéquipiers et de ses adversaires, je suis aussi un passionné de mangas, et j'aime beaucoup le respect qui règne entre les gens au Japon. J'ai l'impression que le sourire est la première approche à avoir, même avec les étrangers et cela m'inspire considérablement. Il y a plein d'attraits du Japon qui m'inspirent et j'ai à cœur d'y faire un beau résultat !

À ce propos, que retenez-vous de votre stage avec l'équipe de France au Japon en 2019 ?

Ça s'est super bien passé. On était à Kobé. Autant dire déjà que le bœuf de Kobé était fabuleux ! Nous nous sommes beaucoup baladés, j'ai constaté ce respect dont on parlait, il y avait aussi des magasins de mangas, et cette nature magnifique. Bref, j'ai adoré. Dès qu'on avait un contact avec une personne qui nous ouvrait le stade, qui nous donnait les javelots ou qui nous emmenait quelque part, c'était toujours avec le sourire et une implication à 100 % qui faisait tout simplement plaisir.

Quelle analogie peut-on faire entre un décathlonien et un samouraï ?

J'aime beaucoup la proximité qu'ils ont avec la douleur, cet amour d'aller au bout de soi-même et de ne pas avoir peur de se faire mal. Eux n'avaient pas peur de la mort, ça n'est pas le cas au décathlon, mais il y a cette particularité qui consiste à cultiver l'effort d'une façon jusqu'au-boutiste dans son domaine…

Irez-vous à Tokyo en 2021 avec un esprit de revanche par rapport aux Mondiaux de Doha ?

Je ne suis pas quelqu'un de revanchard, je ne cherche pas à prouver quelque chose, mais j'aime faire plaisir aux gens et il est vrai qu'à travers mes résultats, je sais que je donne du plaisir à pas mal de monde quand je réussis, mais je ne fais pas du sport pour cela. Je fais du sport parce que cela m'éclate énormément, et je suis assez fier d'avoir fait de ma passion mon métier. Ce qui me manque tout simplement, c'est de porter le maillot de l'équipe de France et de m'exprimer dans un grand championnat. C'est encore plus vrai pour les Jeux Olympiques, car il s'agit pour moi du plus gros évènement que je peux disputer dans ma carrière.

L'absence d'Ashton Eaton qui a pris sa retraite change-t-elle votre approche ?

Non, pas vraiment. J'ai toujours tendance à surévaluer mes adversaires pour ne pas avoir de surprise. Même si le recordman du monde n'est plus là, même si c'est moi qui le détiens maintenant, je regarde mes adversaires avec beaucoup de respect et de recul, et je me dis qu'il faudra se donner à fond, car ils seront là et bien là !

Votre record du monde est à 9 126 points. Jusqu'où pensez-vous pouvoir aller ?

Je veux aller le plus loin possible. Je n'aime pas me créer des limites ni me fixer des objectifs, je préfère me laisser surprendre par mon travail et ce que je compte faire par la suite : je travaille pour être le meilleur. Je peux très bien ne plus jamais dépasser 9 000 points, comme réaliser un jour 9 600 points. Le décathlon n'est pas comme le 100 m. On a beau avoir beaucoup de potentiel, cela ne suffit pas. Il est vrai que j'ai réussi à battre le record du monde en accomplissant un décathlon parfait, et je ne sais pas si j'arriverai à le refaire un jour. On a dix chances de se rater, on n'a pas de médaille à chacune des épreuves !

Votre objectif à Tokyo, c'est l'or ?

Bien sûr, ça n'est même que cela. Je n'ai que ça en tête. Après, si j'ai tout donné et qu'il y a un athlète meilleur que moi, je serai content d'avoir la médaille d'argent comme en 2016 à Rio. Le but est de s'exprimer à 100 % et de ne pas avoir de regrets. Il y aura de beaux clients, comme le jeune Allemand Niklas Kaul, champion du monde 2019. Il y a le Canadien Damian Warner qui a un énorme potentiel, même s'il n'a pas encore réussi à mettre tout bout à bout. C'est en fait très ouvert, même si je sais que je ferai office d'ultra-favori et c'est normal. Mais je ne vais pas rester sur mes acquis. On repart à zéro et on essaie de faire le mieux possible sans calculer.

Dans quelle épreuve pensez-vous pouvoir vous améliorer ?

Honnêtement, toutes à part le 1 500 m. Je suis fort en sprint et dans les épreuves de demi-fond. Mais le "15", c'est l'épreuve contraire aux autres, c'est aussi la dixième et dernière. On a fait preuve jusque-là d'explosivité et on se retrouve dans l'endurance. Quand on la travaille, c'est néfaste pour le reste. Donc j'ai moins d'espoir dans cette épreuve que dans les neuf autres. Et je travaille constamment pour essayer de progresser tous les jours. Je suis tout le temps à fond.