Jimmy Gressier, l'art du contre-pied

Gävle, SUÈDE - 11 juillet 2019 : Jimmy Gressier célèbre son titre de champion d’Europe espoir du 10 000 m.
Gävle, SUÈDE - 11 juillet 2019 : Jimmy Gressier célèbre son titre de champion d’Europe espoir du 10 000 m.

À seulement 23 ans, Jimmy Gressier représente déjà le futur de la course de fond française. Il n’était pourtant pas prédestiné à représenter l’équipe de France d’athlétisme. Pour tokyo2020.org, il explique avoir quitté le football pour l’athlétisme, obtenu un diplôme après un parcours scolaire compliqué et ambitionne de participer aux Jeux dans une épreuve qu’il n’a jamais couru. 

Lorsqu’il a franchi la ligne d’arrivée du 5000 m de Gävle en Suède, Jimmy Gressier est devenu le nouveau roi d’Europe de la course longue de fond chez les jeunes.

Le coureur français venait de remporter l’or sur 5000 m, mais il avait également été sacré sur 10 000 m deux jours plus tôt, sous le soleil d’été de cette ville située sur les rives de la mer de Botnie, où se déroulaient les Championnats d’Europe d’athlétisme espoirs.

Même s’il était favori, il n’avait jamais remporté de titre majeur sur piste malgré ses trois titres de champion d’Europe de cross chez les jeunes.

« Avant le 5000 m, j’étais stressé car je voulais absolument faire le doublé et je savais que tout le monde m’attendait au tournant. Je me suis fait oublier, j’ai laissé faire les autres coureurs pour voir comment j’étais dans le final. J’ai attaqué sur le dernier 100 m et ça a payé », se souvient le coureur de 23 ans au micro de Tokyo 2020.

À ce moment précis, la vie de Jimmy Gressier prenait un nouveau virage. Une nouvelle fois.

Abandoner ses rêves de foot

Avant d’enfiler le costume de nouvel espoir de la course de fond française, Gressier courait autre part. Sur le terrain de football de Boulogne-sur-Mer, ville du nord de la France où Franck Ribéry a grandi. Doté de grandes capacités athlétiques et footballistiques, le jeune Jimmy voulait suivre les pas de son idole.

« J’aimais le foot plus que tout et je prenais beaucoup de plaisir. »

À l’époque déjà, de nombreux d’entraîneurs d’athlétisme et de football avaient repéré le potentiel du gamin boulonnais.

« Ils me disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça chez un footballeur. Je faisais des compétitions d’athlétisme en UNSS (Union nationale du sport scolaire) pour le loisir et je battais les coureurs qui en faisaient en club. »

Nous sommes en 2014 et Jimmy a 16 ans. Il participe à la fois à des cross scolaires et des compétitions de football. Mais il doit faire un choix : poursuivre son rêve de football, le rêve de tous les Boulonnais, ou tenter l’aventure en athlétisme comme de nombreux entraîneurs lui suggèrent.

En 2015, Gressier est sélectionné dans l’équipe qui représente la France à la Coupe du monde de football UNSS et dans l’équipe de France junior pour les Championnats du monde de cross-country en Chine. Il prend part aux deux voyages.

Mais quelques mois plus tard, son choix est fait. C’est l’athlétisme. Adolescent, Jimmy Gressier est déjà capable de faire des choix clairvoyants sans être aveuglé par ses rêves.

« J’ai arrêté le football à 17 ans car mes entraîneurs de football et d’athlétisme m’ont dit que je pourrais rejoindre l’équipe de France et faire les Jeux Olympiques. »

Les gens me disaient que c’était très compliqué pour les crossmen ou les routards d’être forts sur la piste.

Lisbonne, PORTUGAL - 8 décembre 2019 : Jimmy Gressier célèbre son titre de champion d’Europe espoir de cross-country à la manière du footballeur Kylian Mbappé.
Lisbonne, PORTUGAL - 8 décembre 2019 : Jimmy Gressier célèbre son titre de champion d’Europe espoir de cross-country à la manière du footballeur Kylian Mbappé.
2019 Getty Images / Oliver Hardt

Plus loin que les clichés

Depuis, Jimmy n’arrête pas de courir. Uniquement courir. Mais sa surface de prédilection est relativement similaire : la terre et l’herbe. Il remporte son premier titre en cross-country en 2017 en devenant champion d’Europe espoir. Un titre qu’il conservera pendant trois années consécutives.

Il prend également du plaisir sur la route avec un superbe 28 min 13 s sur 10 km à la Corrida de Houilles 2018, une date important du calendrier de fin d’année.

Mais un problème demeure. Après la saison de cross, vient celle de la piste. Et malgré de nombreuses tentatives, le Boulonnais ne parvient pas à obtenir les résultats espérés.

Ses multiples échecs donnent raison au cliché arguant qu’un coureur de cross ou sur route ne peut pas réussir sur la piste. Cette pression a fini par peser lourd sur ses épaules.

« Les gens me disaient que c’était très compliqué pour les crossmen ou les routards (coureurs de cross-country et route, ndlr) d’être forts sur la piste. À chaque fois que je commençais la saison sur piste, j’avais une boule au ventre et ça ne se passait pas comme prévu. J’avais un blocage mental et il fallait effacer cela car si le doute s’installe, c’est compliqué. »

Après des discussions fructueuses avec son entraîneur Arnaud Dinielle, de la détermination et du travail sans relâche, Jimmy Gressier a surpassé son blocage en juillet 2019 à Gävle.

« J’ai repris confiance en moi et maintenant, il n’y a plus d’histoire de routard ou de crossman. Quand tu es un coureur, tu es bon partout. »

Soit le sport me sortait du quartier,

soit j’allais travailler à l’usine car j’aurais arrêté les études.

Études réussies dans un environnement compliqué

Dans le cas de Gressier, « partout » en athlétisme peut même être extrapolé dans les études. L’adolescent du nord de la France -une région où l’industrie domine l'emploi- ne pouvait pas savoir qu’il aurait pu faire des études grâce au sport.

« Je viens d’un quartier difficile et je n’étais pas très doué à l’école », se souvient-il.

« Soit le sport me sortait du quartier, soit j’allais travailler à l’usine car j’aurais arrêté les études. »

« Je savais aussi que pour être sportif professionnel, il fallait être bon à l’école et je n’ai pas lâché l’école grâce au sport. »

Aujourd’hui, il est titulaire d’un BTS (Brevet de Technicien Supérieur) en négociation et relation client, obtenu l’année dernière. Pendant deux ans, il s’est entraîné dur, a étudié et travaillé en alternance dans une banque privée. Encore une fois, sa vie a pris une tournure que peu d’observateurs auraient pu prédire.

Il peut désormais se concentrer uniquement sur sa carrière d’athlétisme et sur son nouveau programme d’entraînement. De 90-100 km par semaine lorsqu’il était étudiant, son kilométrage hebdomadaire est passé à 130-140 km.

Les JO sur 3000 m steeple ?

Son rêve olympique est donc devenu plus concret. Mais là encore, il ne va pas là où il est attendu. Avec un record personnel de 13 min 23 s sur 5000 m et des minima fixés à 13 min13,5 s, Jimmy Gressier aurait pu réaliser les chronos requis. D’autant plus qu’il a battu le record d’Europe du 5 km route à Monaco en février dernier en 13 min 18 s.

« Si les Jeux avaient eu lieu cette année, j’aurais pu y aller. Des chronos en 13 min 05 s ou 13 min 10 s étaient abordables cette saison. »

Mais le coureur français ambitionne d’aller à Tokyo sur 3000 m steeple, même s'il n'a jamais encore couru en compétition sur cette épreuve, chère au triple médaillé olympique Mahiedine Mekhissi qui vise une qualification également.

« Je pense que c’est la discipline sur laquelle j’ai le plus de chances d’aller aux JO. Il faut laisser le temps au temps, que je m’entraîne et que je progresse mais je peux être très fort. »

Lorsqu’il est interrogé sur son manque d’expérience sur 3000 m steeple, sa réponse est claire.

« J’ai tout à prouver et rien à perdre. Il faut garder les pieds sur terre et respecter cette discipline donc il va falloir bien bosser. »

D'ici là qui sait, l'imprévisible Gressier pourrait bien nous surprendre une fois encore...

La route en or

Il a rejoint début mars la ville de Flagstaff aux États-Unis dans le but de participer aux compétitions universitaires et réaliser les minima olympiques. Mais en raison de la pandémie de COVID-19, il est revenu en France et s’entraîne désormais à Boulogne-sur-Mer. Il a cependant rejoint le groupe de 3000 m steeple des coureuses Emma Oudiou et Maëva Danois à l’INSEP (Institut national du sport, de l'expertise et de la performance) pour travailler sa technique.

Il n’abandonne pas le 5000 m pour autant mais s’il réalise les minima pour les deux épreuves, il privilégiera le steeple.

Avec un an supplémentaire pour s’entraîner, son objectif est tout aussi clair : « Je veux me qualifier pour la finale olympique. Après, tout est possible. »

Tout ? Même un titre olympique ? Il est peut-être encore trop tôt pour le dire mais avec Jimmy Gressier, qui sait ?

L’année dernière, lorsqu’il était interrogé sur ses ambitions pour les Jeux Olympiques de Paris 2024, où il aura 27 ans, il répondait qu’il désirait monter sur marathon car il excellait sur la route. Mais désormais que le blocage sur la piste n’est plus d’actualité, tout est à repenser.

Jimmy Gressier n’ira certainement pas là où il est attendu. Il fera son choix avec reflexion et clairvoyance, en fonction de ce qui est le mieux pour lui.

« À l’époque, j’avais un blocage sur la piste. C’était donc la facilité de se diriger sur le marathon. Mais depuis Gävle, j’ai passé un cap sur la piste. On verra là où je serai le meilleur et là où j’ai le plus de chances d’être champion olympique. »