David Douillet : « Au-delà de mes titres, il me reste un message d'espérance »

2020-09-28-douillet-thumbnail

Il y a exactement vingt ans, sur le tatami du Sydney Convention and Exhibition Centre de Darling Harbour, le judoka David Douillet, porte-drapeau de l'équipe de France, conserve son titre de champion olympique des poids lourds. Pour Olympic.org, il revient sur son parcours sinueux, explique l'importance des valeurs de partage et d’humanité et raconte sa première rencontre avec Teddy Riner, qui tentera de briser un troisième titre olympique à Tokyo 2020. 

Un mois après votre titre olympique en 1996 à Atlanta, vous êtes victime d'un terrible accident de moto…

Oui, cet accident me fait passer du physique d'un athlète de haut niveau à quelqu'un souffrant de handicap. Je suis en chaise roulante. J'ai une jambe qui risque d'être amputée et une épaule démontée qu'il faut reconstruire, puis des séquelles sur la colonne vertébrale. Bref, je ne suis pas au mieux. Un an jour pour jour après l'accident, je dois remettre mon titre mondial en jeu, à Paris.

Commence alors un chemin de croix très compliqué physiquement, mentalement et totalement incertain. Quand des chirurgiens vous disent "écoutez, on a sauvé votre jambe, mais on ne sait pas si vous pourrez remarcher", le début de la rééducation n'est pas évident. Miraculeusement, nous mettons des protocoles en place avec le staff médical de l'équipe de France. Marc Pujaud, en particulier, me remet en selle grâce à l'électrostimulation. Je fais de l'électrostimulation avec ma jambe enserrée dans une résine afin de réparer mes terminaisons nerveuses. Ce qui fait que je peux remarcher dès que l'on m'enlève ma coque en résine. On me fait la même chose avec l'épaule. Je peux donc diviser par trois mon temps de récupération.

Le 15 septembre 2000, vous défilez drapeau en mains en tête de votre délégation...

Le tour de piste avec le drapeau, c'est carrément aussi jouissif qu'une victoire olympique. C'est monumental. Un truc de fou. Et à la fois, il y a une pression terrible car plein de gens vous disent "les porte-drapeaux ne gagnent pas". Il y a plein d'exemples à ce titre, par exemple mon ami escrimeur Philippe Riboud en 1988 ou Jean-François Lamour en 1992. Mais je pense aussi à Marie-José Pérec, porte-drapeau en 1996 et qui avait réalisé le doublé 200 m-400 m dans la foulée, ce qui est plutôt rassurant.

Être porte-drapeau pour votre pays, c'est un moment exceptionnel dans une vie, où toute la délégation est derrière vous. Tout se passe dans une ambiance extraordinaire. Nous sommes rassemblés dans un stade à côté avant de faire notre tour de piste, et c'est magique. Chaque nation entonne son hymne national, on ressent un lien, une fraternité entre tous les athlètes. On nous met ensuite dans ce tunnel emmenant vers les portes du stade. Là on se dit que chaque pas compte. Des milliards de personnes nous regardent et derrière, il y a toute la délégation qui s'est montrée juste magique. Ce tour de piste qui ne fait pas tout à fait 400 m puisqu'on est ensuite rassemblés sur la pelouse, on se dit que c'est passé tellement vite ! Il faut déguster chaque pas !

J'ai compris dès les premières secondes que j'étais le patron de cette finale

Lors de la finale face à Shinichi Shinohara, il y a ce moment du combat où vous lancez une attaque qu'il tente de contrer. Vous tombez tous deux au sol et un moment de confusion s'ensuit. Comment le vivez-vous ?

Oui, à ce moment-là je vois la tête de son entraîneur, Saïto. Il annonce ippon, et Shinohara pense qu'il a gagné, mais je sais que c'est moi qui ai lancé l'attaque, je sais que je n'ai pas subi un vrai contre et du coup, j'hallucine. Je m'attends à une injustice. Je regarde les arbitres, je me dis que je vais subir la faute d'arbitrage par excellence. Et là… ils m'accordent un yuko. Je me dis que c'est bien arbitré ! Et puis je sens que mon adversaire est cuit, qu'il n'a pas récupéré de sa demi-finale face au Russe Tamerlan Tmenov. Je prends le combat en mains. Je lui remets un contre sur une de ses attaques, il est à la ramasse, je marque un deuxième yuko et c'est la fin du bal. Mais j'ai compris dès les premières secondes que j'étais le patron de cette finale, parce qu'il était un ton en dessous physiquement. Je l'ai senti tout de suite et il le savait également.

Vous voilà double champion olympique, un exploit rarissime chez les poids lourds...

C'est comme si vous vous preniez les chutes du Niagara sur la tête, d'un seul coup. C'est tellement irréel, que cela dépasse ma capacité à gérer l'émotion. Donc, on se rattache à des trucs très basiques, comme votre famille, vos entraîneurs, vos amis. Vous pensez à ce qu'il y a eu de plus essentiel pour en arriver là. Je me souviens d'une journaliste qui me pose une question à la sortie du combat. "C'est le plus beau jour de votre vie ?". Je lui réponds : "Non, le plus beau jour de ma vie, c'est la naissance de mes enfants". Ce qu'il y a à côté est trop dur à gérer. Après, c'est le tourbillon médiatique qui est humainement très compliqué, si tant est que ce soit humain.

Ensuite, je ne peux pas profiter de la suite des Jeux. Je dois rentrer directement en France pour me faire opérer du coude. Je suis chez moi, je vois les basketteurs français gagner la médaille d'argent, et cela me soûle car j'aurais aimé être avec eux. J'ai été contraint de quitter la fête.

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Recevoir ce 8ème dan à 50 ans devant ma famille, mes amis et l’ensemble du judo français est un immense honneur ! C’est également beaucoup de devoirs, comme entre autres, la transmission des valeurs aux plus jeunes, la représentation du judo dans notre pays et le monde entier et pour finir l’entraide et la prospérité mutuelle. Tout ce que contient le judo a totalement tiré ma vie vers le haut, ce miracle peut être vécu par n’importe quel enfant qui noue autour de sa taille une ceinture blanche ! Le judo est une discipline d’espérance... Je suis fier d’appartenir à cette grande et belle tribu du judo mondial ! • • • 📸by @oliviergoy 🙏🏻 🎥by @vanessa_douillet ❤️ 🎤 by @fred_lecanu @ffjudo @judogallery #judo #jeanlucrougé #mariusvizer #reconnaissance #famille #love #judogi @boutique_du_combat @adidas_combatsports @adidas #fierté #heureux #merci 🙏🏻

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Comment votre carrière de sportif de haut niveau vous a aidé pour la suite de votre vie ?

Je m'aperçois que tout m'aide dans ma vie de tous les jours, professionnellement et même dans ce que je suis en tant qu'individu. Ce sont des valeurs et des mécaniques qui découlent du premier jour où, enfant, j'ai noué une ceinture blanche autour de ma taille. De ce moment-là jusqu'aux Jeux de Sydney, il y a eu la construction d'un individu, qui fait que ce parcours a édifié toutes mes valeurs, tous mes réflexes et toute ma vision d'homme.

Toutes les médailles que j'ai pu gagner, ce n'est pas ce qui me reste. En réalité, la seule chose qui compte, c'est le message d'espérance pour l'avenir de l'humanité dont j'ai eu la révélation aux Jeux Olympiques. La métaphore, c'est le village olympique, dans lequel on vit et on partage. Toute l'humanité est réunie en un seul endroit : c'est la richesse de nos différences qui composent notre planète. Et nous sommes en mesure de montrer au monde le plus beau des spectacles.

Pour quelle raison 10 000 femmes et hommes sont-ils capables de montrer cela ? Parce qu'ils ont la même colonne vertébrale de valeurs, parce qu'on en a tous bavé, parce qu'on est tous des passionnés, parce que nous avons tous compris qu'il fallait être humble pour accéder à ce village olympique et disputer les Jeux. Parce qu'on sait tous qu'il faut avoir des objectifs, respecter les autres, être généreux, savoir travailler. Qui que l'on soit, quelles que soient nos origines, nos religions, nos orientations.. on s'en fiche. Nous avons tous les mêmes valeurs, et nous sommes capables de faire quelque chose de merveilleux. C'est ce qu'il y a de fort dans ma carrière. Quand on comprend cela, on se dit : "J'ai une famille, j'ai des enfants, nous vivons sur une boule qui s'appelle la Terre, et il y a des guerres, des gens qui se tuent, qui sont jaloux, qui ne se respectent pas", mais si on arrive à un moment donné à partager, à se comprendre avec ce socle de valeurs communes, nous sommes capables de vivre ensemble. C'est cela qui m'importe le plus.

Il y a une célèbre photo prise en 1997 où vous posez la main sur l'épaule d'un enfant âgé de huit ans. son nom est Teddy Riner...

À l'époque, quand on me présente ce gamin-là, je dois lui remettre sa ceinture verte ou bleue, je ne me souviens pas bien. Et son professeur de judo me demande de lui dire un petit mot parce que le jeune Teddy a du gaz, il est chaud, plein d'énergie, un peu turbulent. C'est la première fois que je le vois, sans pouvoir imaginer ce qu'il va réaliser. Je lui dis quelque chose du style : "Tu as de la chance de faire du judo, si tu mets vraiment ton trop-plein d'énergie dans ton entraînement, tu vas voir que tu vas t'apaiser". Aujourd'hui, alors qu'il vise un troisième titre olympique à Tokyo 2020, je lui dis : " Écoute, essaie d'aller jusqu'à Paris 2024". C'est très égoïste de ma part. J'ai eu la chance de faire un championnat du monde à Paris, mais j'aurais tellement aimé faire les Jeux à la maison ! Donc, j'insiste : "C'est pour toi, pour le judo, pour la France. Si tu peux aller jusqu'à Paris, fais-le !".