Bruno Hortelano : « Si j’ai quitté l’hôpital, c’est pour aller à Tokyo »

Berlin, ALLEMAGNE - 9 août 2018 : L’Espagnol Bruno Hortelano sur la piste d’échauffement avant la finale du 200 m masculin des Championnats d’Europe de Glasgow 2018.
Berlin, ALLEMAGNE - 9 août 2018 : L’Espagnol Bruno Hortelano sur la piste d’échauffement avant la finale du 200 m masculin des Championnats d’Europe de Glasgow 2018.

Quelques jours après avoir terminé la meilleure saison de sa carrière avec les Jeux Olympiques de Rio 2016, le sprinteur espagnol a subi un grave accident de voiture. Depuis lors, le chemin du rétablissement n’est pas facile mais il fait face à ses difficultés avec optimisme, en pensant à l’avenir. Cependant, sa guérison n’est pas totalement finie : « Je ne suis toujours pas à Tokyo donc métaphoriquement, je suis toujours dans le lit d’hôpital » explique-t-il.

Quatre années séparent chaque Jeux Olympiques. Dans ce cas, c’est plutôt cinq. Les histoires d’athlètes pendant cette période sont généralement composées de records personnels, de titres, de rivalités et de qualifications olympiques. Mais pour Bruno Hortelano, cette aventure a commencé avec un simple pas. Littéralement.

Rio 2016 : la renaissance

2016 a été son année : il a été couronné champion d’Europe du 200 m, a battu le record d’Espagne du 100 m avec un chrono de 10,06 secondes (toujours d’actualité) et une qualification olympique à la clé. 

C’est pendant cette période qu’il a connu les moments qui ont modelé sa carrière : « Le moment qui me marque le plus est la cérémonie d’ouverture : traverser ce tunnel sombre et arriver au milieu de toute cette lumière. Symboliquement, c’était comme une seconde naissance : je devenais un athlète olympique. J’étais devenu quelqu’un qui était capable de réaliser ses rêves. Dès que je suis entré sur le terrain, j’ai pleuré. Il n’y a aucun mot pour décrire cela » se souvient Hortelano. 

Mais il était tellement concentré sur ses objectifs sportifs que la cérémonie d’ouverture était la seule qu’il a connu. Il ne s’est pas rendu à la cérémonie de clôture. « Ce sont des choses qui m’arrivent lorsque mon corps et mon esprit sont concentrés sur un grand objectif. Lorsque j’ai terminé les Jeux de Rio 2016, je me sentais tellement épuisé que je suis resté au lit pendant deux jours. Dans l’obscurité. Un épuisement total, pas uniquement physique ou mental, mais aussi spirituel. Quatre années de préparation pour deux longues journées de compétitions. Je ne suis pas allé à la cérémonie de clôture. Je l’ai regardé à la télévision, dans le village olympique. Je me sentais mal mais d’un autre côté, je savais que j’aurais une autre opportunité. Je savais que je pourrais vivre cette clôture à un autre moment. J’espère que ce sera à Tokyo. »

La cérémonie d’ouverture était comme une seconde naissance : je devenais un athlète olympique. 

J’étais devenu quelqu’un qui était capable de réaliser ses rêves.

Rio de Janeiro, BRÉSIL - 17 août 2016 : Bruno Hortelano au côté de l’Américain Justin Gatlin lors de la demi-finale du 200 m des Jeux de Rio 2016.
Rio de Janeiro, BRÉSIL - 17 août 2016 : Bruno Hortelano au côté de l’Américain Justin Gatlin lors de la demi-finale du 200 m des Jeux de Rio 2016.
2016 Getty Images / Shaun Botterill

Quand tout a basculé

Mais une nouvelle olympiade séparait la cérémonie de clôture de Rio de la prochaine à Tokyo. Et avant même qu’elle ne commence, tout s’est écroulé. Avec son cousin, Bruno Hortelano a connu un grave accident de la route quelques semaines après Rio. 

« Je me suis réveillé de l’hôpital et je ne savais pas où j’étais. Les seuls souvenirs qui me restent sont plusieurs heures avant l’accident. Je ne sais même pas comment je suis arrivé là. Je me souvient m’être réveillé complètement désorienté et dans les nuages en raison de la morphine, mais avec une douleur insupportable. La morphine vous écarte de la douleur, mais elle est toujours là. J’ai travaillé à l’hôpital en tant que chercheur mais je ne pouvais pas imaginer ce que c’était vraiment » a-t-il dit.

Tout d’abord, les nouvelles étaient positives. « L’infirmière m’a informé que j’ai eu un accident de la route. La première question qui m’est venue à l’esprit était de savoir si ma tête avait subi des dégâts, car il aurait été très difficile de s’en sortir. Ils m’ont dit que ma tête avait subi un gros choc et que j’étais ouvert, mais que mon cerveau n’était pas endommagé. J’ai été chanceux car même si la blessure sur mon visage était grande et qu’il y avait une plaque de fer, l’os n’était pas cassé. Puis une autre bonne nouvelle a suivi. J’ai demandé si mes jambes allaient bien, et ils m’ont répondu que oui. J’étais déjà en train de faire la fête ! Puis j’ai demandé si mes bras allaient bien et ils m’ont dit que ma main droite avait de sérieux dégâts. J’ai demandé si j’allais la perdre, il m’ont dit qu’ils ne savaient pas. Et je ne pouvais pas voir mon cousin non plus, c’était très dur pour moi. Quelques heures plus tard, j’ai su qu’il allait bien et que c’était moi qui avait subi les plus gros dégâts. C’était une victoire pour moi » a-t-il expliqué.

C’est parfois irrationnel de se dire que les choses vont bien se passer.

C’est irréel mais ce n’est pas grave car ça aide à s’en sortir.

C’est le moment où la prochaine olympiade a débuté. « Cela m’était égal de perdre ma main si je savais que mes jambes et mon cerveau allaient bien. C’est difficile de mettre des mots dessus mais j’ai accepté de perdre ma main. Cela a été une leçon. Je suis sorti d’un marathon qui était une olympiade de quatre ans. Dès le début, j’ai su que le prochain marathon ne faisait que commencer. Nous sommes revenus au début, dans un environnement différent. J’ai du être patient pour me concentrer sur mes objectifs et être optimiste. C’est parfois irrationnel de se dire que les choses vont bien se passer. C’est irréel mais ce n’est pas grave car ça aide à s’en sortir. »

Ses anges gardiens

« Au début, je me suis fixé l’objectif de sortir du lit, de toucher le sol avec mes pieds. Puis au bout de quelques semaines, j’y suis finalement arrivé, avec l’aide de ma famille et des docteurs qui m’ont beaucoup aidé. Ce sont mes anges gardiens. Ils m’ont sauvé la vie. Pas seulement les chirurgiens, mais également les internes. Pendant l’accident, ma main a sévèrement râpé l’asphalte et j’ai été infecté d’une très mauvais bactérie. C’est là qu’ils m’ont sauvé la vie car elle aurait pu entrer dans mon système sanguin » explique l’athlète espagnol. 

Hortelano a subi huit opérations en six mois : « À ce moment-là, je ne pensais plus au sport. Je voulais juste rester en vie, mais également retrouver mon identité, l’image que j’avais de moi lorsque je me regardais dans le miroir. C’était un marathon de six mois entre chez moi et l’hôpital ».

À ce moment-là, je ne pensais plus au sport. 

Je voulais juste rester en vie, mais également retrouver mon identité.

Lorsque l’homme le plus rapide doit aller lentement

Toutes ces expériences ont permis à Hortelano d’apprendre deux grandes leçons : l’acceptation et la patience.

« L’acceptation a été une grande leçon : j’ai appris à faire la distinction entre les choses que je pouvais contrôler et celles que je ne pouvais pas. Avec celles que je pouvais contrôler, j’ai pris la décision de le faire du mieux que je pouvais. Ce n’est pas vraiment différent de la situation actuelle, à un niveau plus global » explique-t-il en référence à la pandémie de COVID-19. 

La seconde leçon, celle de la patience, lui a également servi à faire face à d’autres situations difficiles après l’accident, les blessures par exemple.

« J’ai compris que je n’allais pas pouvoir réaliser mes rêves. Et je suis un rêveur, je suis un artiste et continue d’être un enfant. Le même enfant qui à huit ans rêvait de disputer les JO après avoir regardé Sydney 2000 à la TV. Pour les Jeux de Londres 2012, je me suis précipité et je n’ai pas pu y arriver. Je me suis ensuite qualifié pour les Jeux de Rio mais j’avais toujours des leçons à apprendre : alors j’ai appris la patience. Je l’apprends toujours d’ailleurs. Même si j’ai passé la phase initiale, je ressens toujours les conséquences de tout cela. »

Depuis l’accident, la route a été difficile. Hortelano a passé 22 mois sans compétition. Il a du renoncer aux Championnats du monde d’athlétisme 2017. « Je ne me suis pas rendu aux Championnats du monde car, même si je m’étais entraîné, je n’étais pas dans les meilleurs conditions pour faire une belle performance. Je ne voulais pas continuer à poursuivre mes rêves en me ridiculisant car cela ne me représente pas, ni ma famille, ni mon pays. Cela ne veut pas dire que mes résultats auraient été mauvais, mais je n’aurais pas pu donner le meilleur de moi-même. »

Même s’il a souffert d’une hernie du sportif en 2018, il a remporté le bronze au 4 x 400 m et battu deux records nationaux : le 200 m en 20,04 s et le 400 m en 44,69 s. Mais depuis, il n’a pas pu refaire de compétition en raison d’une tendinite d’Achille en 2019. « Chaque année m’a apporté de nouveaux challenges et chacun d’entre eux était différent. Mon olympiade a été composée de tous ces challenges. »

Tout est dans la tête

Ce geste de poser son doigt sur sa tête est la marque de fabrique d’Hortelano. « C’est un geste que j’ai inventé avec mon meilleur ami en 2013, lorsque j’ai décidé de teindre mes cheveux de la couleur du drapeau espagnol. Ce n’était pas très beau, mais nous sommes allés au Championnats d’Europe d’athlétisme U-23 avec ces couleurs. Après quelques jours, nous avons oublié que nous avions ces couleurs dans les cheveux et tout le monde continuait à nous regarder. Tout était dans la tête, évidemment. Finalement, mon ami a été champion d’Europe du 10 000 m et j’ai réalisé les minimas pour mes premiers Championnats du monde. »

« Ce geste signifie que tout ce que l’on veut faire se passe dans la tête : cela commence avec un rêve et cela finit avec la confiance que tout peut se réaliser car le travail dur paie toujours. À ce moment, j’ai senti l’espoir et je l’ai transmis via ce geste, que je fais toujours » a-t-il confié.

Cependant, il n’a pas toujours été capable de mettre cet espoir à profit.

« L’espoir n’était pas perdu. Il était simplement caché pendant un petit moment après l’accident et je ne pouvais plus le voir. Même si les blessures et le traumatisme physique est arrivé en septembre 2016, le traumatisme psychologique est arrivé environ huit mois plus tard. Le mois de juin qui a suivi, j’ai connu une dépression après avoir renoncé aux Championnats du monde. J’ai connu des problèmes personnels et en plus de ça, je n’ai pas pu faire mon boulot, le sport en l’occurence. Lorsque je me suis regardé dans le miroir, j’ai vu une faiblesse que je n’avais pas avant. J’ai touché le fond : apathie, confusion, désorientation et une vision à très court terme » se souvient-il.

Je peux de nouveau courir en ligne droite et j’en suis très reconnaissant.

C’est quelque chose de si simple, mais ça a sauvé ma vie à de multiples reprises. 

« J’ai été éloigné des compétitions pendant 22 mois après Rio 2016 mais grâce au sport, j’ai réussi à traverser toutes ces situations. Je peux de nouveau courir en ligne droite et j’en suis très reconnaissant. C’est quelque chose de si simple, mais ça a sauvé ma vie à de multiples reprises. On ne parle pas beaucoup de la dépression mais beaucoup de gens la connaissent, surtout en sport, car c’est très éphémère. Car nous avons beaucoup de rêves et nous voulons tous la médaille d’or. Mais il n’y a qu’une seule médaille d’or. »

Berlin, ALLEMAGNE - 8 août 2018 : Hortelano et ses concurrents lors de la demi-finale du 200 m des Championnats d’Europe 2018.
Berlin, ALLEMAGNE - 8 août 2018 : Hortelano et ses concurrents lors de la demi-finale du 200 m des Championnats d’Europe 2018.
2018 Getty Images / Matthias Hangst

Tokyo 2020 : la nouvelle renaissance

Bruno Hortelano a vu la lumière au bout du tunnel pendant la cérémonie d’ouverture de Rio 2016. Il a vécu cela comme une seconde naissance. Et depuis, il a eu une nouvelle renaissance, une nouvelle lumière qui brille au fond du tunnel : Tokyo 2020. 

« Tokyo est le point culminant d’une longue ascension, une olympiade, une odyssée, un long chemin personnel en tant que personne et sportif, mais surtout au niveau personnel. Lorsque j’étais à l’hôpital, je me suis fait une promesse : j’irai à Tokyo si je sors de l’hôpital. Je ne suis toujours pas à Tokyo donc métaphoriquement, je suis toujours dans le lit d’hôpital. Je suis toujours dans cette bataille. Parfois, c’est fatiguant. »

Pour quitter ce lit d’hôpital, il s’est donné des objectifs à court terme qui suivent sa « philosophie de simplification », le nom qu’il donne à sa manière de penser. Il n’a pas cessé de rêver, il est juste réaliste.

« Le rêve final est Tokyo, on a besoin de ça pour avoir la force d’avancer. Mais rêver pour rêver n’est pas la fonction principale d’un rêve. Le but d’un rêve est de donner une direction, une vision. Grâce à cela, on créé un plan et on le respecte. C’est comme les routines qui nous permettent de nous sentir fier au quotidien. Aujourd’hui, je suis sorti du lit avec le sentiment que j’irai à Tokyo, mais cela ne m’empêche pas de vivre le moment présent. Mon plus grand but est de pouvoir m’entraîner tous les jours comme un champion olympique le ferait. En ce sens, je peux finir ma journée, ma semaine ou mon année en sachant que j’ai tout fait pour remplir cet objectif et je peux me sentir satisfait. »

Mon plus grand but est de pouvoir m’entraîner tous les jours 

comme un champion olympique le ferait.

Ses Jeux Olympiques

Le rêve a débuté lorsqu’il a regardé les Jeux de Sydney 2000 à la télé. Et il a réalisé ce rêve. Mais pas seulement à Rio 2016. 

« L’enfant de huit ans ne pouvait pas imaginer qu’il serait un jour aux JO. Je voulais simplement être le garçon le plus rapide de ma classe, à Toronto. C’était ça, mes Jeux Olympiques » raconte Hortelano. 

Ensuite, ses JO étaient ceux de Rio 2016. Puis les plus compliqués étaient ceux qui consistaient à sortir de l’hôpital, toucher le mur, retourner sur la piste, traverser les blessures. Et malgré tout ça, il a continué à voir le côté positif. 

« Depuis l’accident, je vois plus de couleurs dans ma vie. La mort est dans le présent, pas dans le futur, même si nous pensons toujours qu’elle est très loin. Cela fait peur, mais c’est très important dans la vie. Sans cela, la beauté n’existe pas. »

Cette manière de penser, l’acceptation et la patience ont rendu Bruno Hortelano plus fort : « Je suis désormais un plus grand athlète, même si je n’ai pas repris la compétition. Je peux étudier un sujet sans me rendre à l’examen final. Cela veut-il dire que je n’ai rien appris ? Non, car j’ai appris mais je n’ai pas encore eu l’opportunité d’appliquer ce que j’ai appris. Les leçons sont en moi » explique-t-il.

Avec ces leçons et Tokyo 2020 à l’horizon, il a construit un chemin qui, pour le moment, n’a pas de fin. La ligne droite, celle qui lui a sauvé la vie, attend toujours que le grand Bruno Hortelano fasse son apparition.